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« Ces rues froides, la nuit noire, dans mes yeux : cette banlieue, vide et grise, qui arrive, me dévore, carnivore. J’en ai peur ! J’en ai peur !»

Bérurier Noir

titre : « j’ai peur » – album « macadam massacre » – 1983

usine henkel vue des anciens abattoirs - 2000

Je me souviens à Reims d’une maison sur la route de Bétheny, pas très loin du quartier Chalet-Tunisie. Elle faisait le coin avec une rue perpendiculaire, je ne sais plus laquelle. C’était deux ou trois cents mètres avant le pont. Elle était blanche mais sur ses murs, il y avait de larges tâches noires qui dégoulinaient sur le crépi, l’une à côté de l’autre, sur deux côtés de la maison. Qu’on me pardonne le peu d’élégance de l’image, mais je pense que si une dizaine de types s’étaient mis côte à côte pour pisser – par je ne sais quelle astuce – de l’encre noire sur le mur, on aurait obtenu le résultat que j’essaie de décrire.

Quand j’ai remarqué cette maison, à cause des coups de peinture noire, j’ai eu l’impression de faire un saut dans le temps, vers une époque où on mettait des signes sur les maisons abritant les malades de la peste.

La façade a été repeinte depuis.

Un jour où je passais à proximité, accompagné d’un ami habitant le quartier voisin, je fis part à celui-ci de mon ressenti. Il me répondit : « Ah, la maison… je sais plus exactement, mais elle est comme maudite, du coup des gars l’ont marquée. Il y a plusieurs appartements loués à l’intérieur : l’un est habité par un toxico, un autre par une prostituée et pour les autres je ne sais plus mais c’est glauque aussi». J’acquiesçais à ses paroles. C’était comme si j’avais su ce qu’il allait me répondre avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Peut-être aurais-je rajouté un sorcier ou un dealer dans le descriptif des locataires, mais passons… Je lui demandais ensuite ce qu’il savait sur l’origine de la malédiction, il fut incapable de me répondre. Je n’en sais pas plus sur le sort qui avait été jeté mais je me questionnais sur l’ordre des choses : était-ce la malédiction qui était à l’origine des soucis des locataires, ou était-ce plutôt la concentration élevée de désespoir en un même lieu qui avait amené quelqu’un à étaler de la peinture noire sur celui-ci après l’avoir définitivement établi comme malsain ?

Aujourd’hui je ne m’interroge plus de la sorte, j’essaie de voir les choses comme elles sont en essayant d’anticiper le moins possible leur explication. J’évite les préjugés pour résumer.

Le souci avec les légendes urbaines malgré tout, c’est qu’elles prennent racine dans la réalité. On devine parfois la nature d’évènements bien réels qui nous sont pourtant inconnus, en nous basant juste sur une description, un environnement… Quand le décor qu’on a sous les yeux semble nous raconter de lui-même les histoires qu’il a abritées, on n’est plus vraiment face à une légende. C’est le fameux « pas de fumée sans feu ». A-t-on vraiment besoin de preuves tangibles ? Heureusement oui, car il faut savoir nous méfier de notre imagination, même quand on apprend ensuite qu’on avait vu juste.

 rdc abattoirs - en zone rémoise 4

Le jour où avec un ami nous avons décidé d’aller visiter les abattoirs désaffectés, dans le quartier des anciens docks rémois de la zone Port-Sec, j’eus à nouveau cette sensation que beaucoup d’éléments convergeaient et que ce décor de polar ne pouvait mener qu’à des faits divers obscurs. C’était il y a une quinzaine d’années. En regardant le bâtiment délabré au milieu des terrains vagues, les caravanes stationnées juste à côté, les murs éventrés à certains étages, le ciel gris qui nous plombait, je me disais que c’était l’endroit idéal pour un type désespéré qui aurait eu dans l’idée d’échouer quelque part avant de mourir en silence, lentement, à son rythme.

Il faisait un froid glacial. Comment aurait-il pu en être autrement ?

les abattoirs - en zone rémoise 4

Je me souviens très bien des tâches noires sur les murs à l’intérieur. Des bêtes avaient été sacrifiées à la chaîne pendant des années entre ces murs. Il y avait aussi des grandes cuves noirâtres où avaient mijoté des mixtures dont l’odeur devait être à vomir

Pendant que nous nous baladions dans les étages, j’apercevais par moment, à travers les murs ébréchés, les occupants des caravanes qui vaquaient à leurs activités : l’une étendait son linge, d’autres discutaient… Et nous nous respirions le passé, prudemment quand même car la bâtisse était dangereuse et on aurait pu sérieusement se faire mal.

en zone rémoise 4 abattoirs

Sur le toit, la végétation reprenait tranquillement ses droits. A quelques centaines de mètres, on voyait l’usine Henkel et sa fumée grise qui disparaissait dans des nuages de même couleur, se mêlant en eux avant de s’y confondre complètement…

Quand j’appris par la suite qu’on avait retrouvé aux anciens Docks le corps d’un homme mort d’une overdose, je me dis : « Evidemment, il suffit de regarder les lieux pour savoir que c’est ici que se joue ce genre de drame ». Mais j’allais un peu vite en déduction. L’enquête révéla que cet homme n’était pas mort sur place, que c’étaient deux de ses connaissances qui avaient déposé son corps après qu’elles eurent remarqué son décès.

Je restais songeur encore une fois, de même que pour la maison dont on parlait plus haut. Je me demandais si je n’avais pas entendu parler un jour de la notion d’inconscient collectif. Les deux acolytes du défunt, impuissants devant l’irréversible, étaient venus naturellement ici pour abandonner le cadavre, craignant d’être mis en cause. Ici et pas ailleurs. En fait avant même cet évènement, n’importe quel visiteur aurait pu dire que cet endroit exhalait le malheur. Les protagonistes de cette affaire avaient dû lire la même chose sur ces ruines. C’était comme si le quartier en avait lui-même appelé à recueillir la dépouille du malheureux…

Les anciens abattoirs ont été détruits depuis.

Pas très loin l’usine Henkel, après avoir accueilli des générations d’intérimaires et employé pas mal de monde, a fermé ses portes. Elle a rapidement été rasée.

Le bar-restaurant-pension « Le Port-Sec », près de la rue Havé (devenue rue de la Husselle), a brûlé partiellement il y a une dizaine d’années, causant la mort d’un homme, avant d’être muré et squatté.

On parle désormais des « nouveaux docks rémois », les anciens docks ne sont officiellement plus. Adieu baraquements murés. La dernière fois que je suis allé dans ce quartier, c’était pour voir une demi-finale de la ligue des champions, tranquillement installé au bar d’une salle de futsal. Avec l’ami dont je parlais en début d’article d’ailleurs.

Malgré tout c’est toujours la zone et même si le décor a bien changé, il n’en a pas fini avec la tragédie : http://www.lunion.com/region/les-compagnons-de-beuverie-du-sdf-brule-et-demembre-aux-ia3b24n14795

Une rose pousse sur les ruines mais elle se nourrit du passé. Il faudra du temps avant qu’elle ne puisse égayer les environs.

Et rien ne disparaît vraiment je crois, Dieu merci.

Car aussi étrange que cela puisse paraître, avant sa rénovation je l’aimais bien ce coin-là. Tel qu’il était, malgré sa désolation apparente et ses histoires sombres.

Il portait plus de traces de vie que des pans entiers de Reims.

el rubab

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